Je viens d’écouter sur France Culture l’émission Signes des temps, consacrée au livre de Samuel Fitoussi, Pourquoi les intellectuels se trompent. En apparence, tout semble en ordre : un auteur expose ses idées, une chercheuse (Stéphanie Roza) lui répond, et le ton reste feutré, posé, presque courtois. Mais ce calme apparent masque un malaise plus profond : ce débat n’en était pas un.
Ce qui me frappe, ce n’est pas que Fitoussi ait été invité — cela relève du pluralisme légitime. C’est l’absence d’un contradicteur à la hauteur de la charge idéologique de ses arguments. Si, comme il l’affirme, “les intellectuels sont tous de gauche”, alors France Culture ne devrait avoir aucun mal à inviter l’un d’eux pour débattre. Or, cela n’a pas eu lieu. Stéphanie Roza s’est contentée de quelques nuances sur les biais cognitifs et d’un appel au pluralisme, sans jamais contester la logique sous-jacente du raisonnement : la disqualification politique de la critique intellectuelle au nom de la lucidité cognitive.
Quand la pensée critique devient une pathologie
Fitoussi reprend une idée désormais bien rodée : l’intellectuel, loin d’être protégé par sa rationalité, serait d’autant plus enclin à l’erreur qu’il dispose d’outils puissants pour justifier ses croyances. Et parce qu’il gravite dans des cercles homogènes, il serait renforcé dans ses illusions — notamment celles portées par la gauche critique.
Mais cette analyse glisse subtilement vers autre chose : la critique sociale devient un symptôme cognitif, une dérive tribale de l’intelligence. Et l’histoire de Sartre, de Beauvoir ou des maoïstes universitaires est convoquée non pour être comprise, mais pour servir d’illustration au danger des idées émancipatrices. Toute utopie finit en tyrannie : voilà le sous-texte.
Or, ce que ce discours efface, c’est que la pensée critique est une réponse politique à des structures de domination, pas une simple erreur de raisonnement. Et si les biais cognitifs traversent tous les individus, ils ne sont pas l’apanage des chercheurs engagés. Ils structurent aussi la doxa dominante, les technosciences gestionnaires, l’orthodoxie économique. Mais ceux-là, étrangement, ne sont jamais mis en accusation.
Un homme de paille nommé “homogénéité idéologique”
Fitoussi s’appuie aussi sur un cliché très répandu : les sciences humaines et sociales seraient peuplées d’intellectuels de gauche, formant des chambres d’écho idéologiques. On cite alors des chiffres (souvent surinterprétés) montrant que moins de 5 % des chercheurs en SHS votent Républicain aux États-Unis, pour en conclure à une hégémonie étouffante.
Mais ce raisonnement repose sur plusieurs confusions majeures. Il confond orientation idéologique et identification partisane : ne pas voter à droite ne signifie pas militer pour le marxisme. Cela peut simplement refléter un attachement aux droits sociaux, à l’écologie ou à l’inclusion — des valeurs aujourd’hui peu compatibles avec les droites populistes.
Il inverse aussi les rapports de pouvoir. Les disciplines critiques sont les premières visées par les coupes budgétaires, les campagnes médiatiques, les tentatives de censure. Leur “domination” est souvent une fiction projetée par leurs détracteurs — une stratégie rhétorique qui évite de discuter les thèses pour mieux délégitimer ceux qui les portent.
Enfin, c’est un homme de paille commode : on ne débat plus avec des idées, on conteste leur droit à exister.
Une fable évolutionniste à visée conservatrice
Fitoussi mobilise aussi un raisonnement pseudo-biologique hérité de Jonathan Haidt : entre celui qui dit la vérité contre son groupe et celui qui conforte les croyances majoritaires, ce serait le second que la sélection naturelle aurait favorisé. Nous serions les enfants de la conformité.
Mais cette fable ne tient ni du point de vue de l’individu, ni du point de vue de l’espèce.
D’un point de vue individuel, celui qui identifie correctement un danger — qu’il s’agisse d’un prédateur ou d’une injustice — a plus de chances de survivre que celui qui suit aveuglément le groupe. L’évolution favorise la plasticité adaptative, pas le conformisme bêlant (Cosmides & Tooby, 1992 ; Gervais et al., 2013).
D’un point de vue collectif, l’uniformité cognitive rend les groupes vulnérables. Les sociétés résilientes sont celles qui tolèrent le désaccord, qui savent entendre les signaux faibles, même dissidents. C’est précisément le rôle de la critique — et de l’intellectuel — que d’assurer cette fonction.
En attribuant une valeur adaptative exclusive à la modération sociale, Fitoussi ne produit pas un diagnostic cognitif, mais une norme idéologique. Il naturalise la prudence, la conformité, la frilosité. Et transforme la dissidence intellectuelle en anomalie. C’est un usage politique — non scientifique — de la psychologie évolutionniste.
Ce que produit ce consensus mou
Ce type de débat sans contradiction n’est pas anodin. Il déplace la fenêtre d’Overton : la critique devient suspecte, l’utopie dangereuse, la pensée transformatrice un biais. On fabrique ainsi un climat où seuls les esprits modérés — ou perçus comme tels — peuvent encore se revendiquer de la rationalité. Mais c’est un faux équilibre, où le centre de gravité idéologique s’est déplacé sans qu’on s’en aperçoive.
C’est ainsi que l’on prépare un anti-intellectualisme plus dur, prêt à punir toute pensée qui sort du cadre. Un anti-intellectualisme élitaire, qui ne rejette pas le savoir, mais le contraint à rester silencieux sur l’ordre social.
Et si la critique, elle aussi, avait droit à la rationalité ?
Le cœur du problème est là : Fitoussi revendique la rationalité, mais l’applique à ceux qui acceptent le monde tel qu’il est. Les autres — chercheurs critiques, penseurs de l’émancipation, militants — seraient prisonniers de leurs affects, de leur “tribu”, de leurs illusions idéologiques.
Et pourtant, les grandes ruptures intellectuelles n’ont jamais été “rationnelles” dans leur temps : la Déclaration des droits de l’homme, l’abolition de l’esclavage, le droit de vote des femmes, l’instruction publique… Toutes ces avancées ont d’abord été perçues comme folles, dangereuses, radicales. Ce sont pourtant elles qui ont fait de nous ce que nous sommes.
La rationalité ne se réduit pas à la prudence. Elle peut être inconfortable, dissensuelle, utopique. Ce n’est pas la critique qu’il faut pathologiser — c’est la prétention à en détenir seul la norme.
Le vrai danger n’est pas la critique sociale — mais son étouffement
Ce type de discours, qui présente la pensée critique comme biaisée, la contestation comme irrationnelle, et la transformation sociale comme un aveuglement idéologique, produit des effets très concrets.
En mai 2025, Laurent Wauquiez a suspendu les aides régionales à l’université Lyon 2, au motif que celle-ci aurait franchi une “ligne rouge idéologique” en accueillant une conférence critique sur Israël. Aux États-Unis, l’administration Trump a coupé des financements à la National Endowment for the Humanities (NEH), tout en intensifiant les pressions politiques sur les institutions jugées “woke” ou critiques du pouvoir. Partout, ce sont les mêmes logiques : instrumentaliser une rhétorique de neutralité pour punir la dissidence.
Comme le montre un article récent publié dans Inside Higher Ed, ces attaques reposent sur une contradiction fondamentale : les humanités sont dénoncées comme à la fois inutiles et dangereuses. Inutiles, donc indignes d’investissement ; dangereuses, donc à censurer. Cette tension illogique révèle le cœur du problème : ce n’est pas leur inefficacité qu’on leur reproche, c’est leur potentiel critique. Leur capacité à nommer les rapports de domination, à interroger les récits dominants, à offrir d’autres possibles. “Why bother to fight against these books and programs if they don’t hold power?” demande l’autrice. Si les sciences humaines étaient si inoffensives, pourquoi mobiliser autant d’énergie pour les faire taire ?
Ce n’est pas une dérive accidentelle. C’est un système.
« Il y a politique lorsque l’ordre naturel de la domination est interrompu par l’institution d’une part des sans-part. » (Jacques Rancière, La Mésentente, 1995)
Autrement dit : Le vrai danger ne vient pas des intellectuels qui se trompent. Il vient de ceux qui veulent les faire taire. C’est quand la critique disparaît que l’autoritarisme commence. C’est quand on ne reconnaît plus à l’université sa fonction de dissensus, qu’on peut plus facilement la soumettre — ou la punir.
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